les tartines de sidonie (à paris et ailleurs)

Les petites et jolies choses du quotidien…

dimanche 20 novembre 2011

retourà Killybegs

"Quand mon père me battait, il criait en anglais, comme s'il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait, il n'était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu'on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu, il cognait le sol, déchirait l'air, blessait les mots.Lorsqu'il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n'allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j'attendais ses poings."

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Prêté par Adèle, Retour à Killybegs, est un film à l'écriture somptueuse. Sorj Chalandon, ancien grand reporter à Libération est tombé amoureux de l'Irlande dans les années 70. Il découvre l'humiliation et les conditions de vie auxquelles les britanniques soumettent les catholiques de l'Irlande du Nord. Il découvre l'IRA qui lutte pour l'indépendance des terres de son peuple. Et il rencontre Denis Donaldson, activiste de l'IRA, qui deviendra son ami. En 2005, Sorj Chalandon apprend que Donaldson a trahi sa cause. Que pendant plus de vingt ans, il a travaillé pour les services secrets britanniques. Une révélation qui bouleverse sa vie et qui lui inspirera un livre, Le traître, dans lequel le narrateur est un jeune luthier français, Antoine, qui découvre la trahison de son frère de cœur, Tyron Meehan. Aujourd'hui, il revient sur cette blessure avec Retour à Killybegs, dans lequel le narrateur est cette fois Tyron Meehan lui-même. Sorj Chalandon n'a jamais pu revoir son ami après la terrible révélation. Il n'a pu entendre sa version de l'histoire, il n'a pu l'interroger sur leur amitié. Il n'a pas enquêté non plus auprès de sa famille, de ses amis, de ses compagnons d'armes. Alors, il a imaginé. Imaginé les raisons de la trahison et le reste. Qu'il a mêlé à la vérité. Sans que nous, lecteurs, puissions démêler la réalité de la fiction, mais cela n'importe pas.

C'est un roman bouleversant qui rend hommage, au-delà de la trahison, à un homme qui a tout sacrifié à la cause de son pays et de son peuple. Un homme qui a passé des années en prison. Et les autres à se battre, à se cacher, à avoir peur. Un roman qui rend hommage aussi aux femmes, combattantes de l'ombre qui savent le jour de leurs noces que les hommes qu'elles aiment, le père de leurs enfants à venir, finiront tués ou emprisonnés.

Le livre est magnifique aussi lorsqu'il égrène les noms des prisonniers qui se sont lancés, à tour de rôle, dans une grève de la faim pour obtenir le statut de prisonniers politiques et des vêtements civils. De très jeunes hommes qui sont morts après 60, 61, 70 jours de privation volontaire. Et comme le rappelle Sorj Chalandon, Margaret Tatcher n'a jamais cedé (à ce propos, revoir l'incroyable film Hunger).

Un roman que je recommande très chaleureusement pour son écriture magistrale et pour la force de son récit.

*Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon (Grasset)


Posté par pivoinerose à 19:36 - lectures... - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

  • Merci pour ce post : une amie m'a parlé de ce roman il y a 15 jours et maintenant, j'ai doublement envie de m'y plonger.

    Posté par tête d'alouette, mardi 22 novembre 2011 à 22:02
  • ah abh ! finalement, tu as trouvé le temps de lire ?!! bises

    Posté par la môme poison, mercredi 23 novembre 2011 à 15:12

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